Fait sociétal
Dans notre société actuelle, l’être humain semble en perte de repères. Il est vrai que la disparition des rites de passage (propre à chaque société, religion) déstabilise l’homme dans son rapport au temps, à sa propre image dans la société.
Ainsi l’homme semble se créer de lui même de nouveaux rituels (qui le replacent dans un clan, dans la société). C’est dans ce nouveau contexte social en quête de repères que j’ai pu remarquer que de nombreuses mères se mettaient à conserver des fragments de leur enfant, devenant plus tard des reliques chargées d’affect et de souvenirs de ces moments symboliques.
La conservation est devenue chose commune chez nos contemporains (dent de lait, mèche de cheveux) et l’on peut remarquer qu’elle est souvent liée à l’enfance. Ainsi forte de ce constat, j’ai choisi de réaliser un bijou, objet souvent inscrit dans les rituels sociaux (mariage), qui marquerait le changement de statut de la mère, lors d’une naissance. Il s’agit donc d’inventer un objet en adéquation avec un nouveau rituel célébrant le statut de mère. Ainsi l’anniversaire de l’enfant correspondrait avec l’anniversaire du changement de statut de la femme.
J’ai donc choisi l’objet bijou, qui est déjà un signifiant du statut social dans nombre de sociétés. Il est donc une sorte de prothèse identitaire qui s’offre au regard pour révéler ici le statut de mère.
Le bijou a ceci de plus qu’il possède des fonctions de l’ordre du magique.
Relique contemporaine
Au sein de mon travail, le bijou se révèle être une sorte de reliquaire, car conserver un objet qui possède une signification, c’est faire de lui une relique en référence à une histoire intime qui construit notre identité à travers le temps.
Ainsi la relique s’extrait du champ religieux, une conversion profane du pouvoir semble s’opérer. A l’image de la relique chrétienne qui dans son sens premier était un fragment du corps d’un saint, le fragment de l’enfant conservé est ici porteur d’un pouvoir de l’ordre du magique. Ce vestige corporel sans valeur apparente est chargé d’affect. Il possède la valeur symbolique d’un moment, d’un souvenir de l’enfant.
Au sein de mon projet j’utilise aussi le médium tissu comme objet de transmission d’une génération à l’autre. Ses propriétés le rendent propice à la circulation des sentiments (ne dit on pas avoir la fibre maternelle?). L’utilisation du tissu est en lien avec la pratique du vinage qui permettait de recueillir dans une pièce de tissu le liquide et la part de charges magique du suintement des ossuaires et tombeaux saints.
Ainsi, ce morceau de tissu porteur de la charge émotive liée à la naissance sert de lien inter-générationnel.
Lien et ombilique
Il est certain que l’objet conservé (le cordon ombilical) et l’objet bijou en lui-même sont en inter-relations. En outre tous deux posent la question de la transmission, de la filiation, de l’héritage (qu’il soit matériel ou génétique). Ils soulèvent la problématique des liens entre les générations. Tous deux ont un rapport au corps. Ils sont la trace d’un lien qui nous relie à l’autre, à notre passé. Ainsi, le cordon ombilical qui permet la circulation des fluides est un petit bout de l’enfant et de la mère. Le bijou lui aussi est un objet de transmission de mère en fille qui soulève un questionnement sur les origines, les racines. Ces fils conducteurs entre les générations mettent en lumière un débat sur l’identité.
Quête d’identité
Le cordon ombilical et le bijou apparaissent comme une quête de sa construction intime, de ses racines, de son origine, de son histoire familiale, de cet héritage qui dessine notre identité personnelle.
Le cordon ombilical, lien et lieu de circulation des gènes qui se transmettent d’un individu à l’autre au sein d’une même famille, est le symbole de l’héritage génétique. Il semble être la source de notre commencement, de ce que nous sommes et donc une part de notre identité.
Le bijou quant à lui se pose en tant que forme extra corporelle d’une identité. Sorte de prothèse identitaire, elle affiche une part de nous, dont le statut d’être mère ici. De plus le fait que le bijou contient une relique personnelle construit soit notre identité mais il nous inscrit dans le temps.
La conservation nostalgique
Cette relique contemporaine, trace d’un lien qui nous a relié à l’autre, est la mesure du temps, de la distance parcourue entre le passé et le présent sur l’axe générationnel. Témoin de ce défilement du temps, il est aussi matérialisation concrète et visible d’un passé, d’un souvenir. Ainsi il s’agit d’évoquer le temps souvenir, la mémoire, de tisser d’autres liens entre passé et présent.
En conservant ce fragment corporel au sein d’un bijou, on donne à l’objet la valeur d’un temps dont on veut garder la trace.
Démarche relative au médium verre
- J’utilise le médium verre pour sa capacité à être un contenant conservateur chimiquement neutre. Il permet de piéger les sentiments.
- Par sa fragilité, il permet une mise en scène de la fragilité des liens tissés entre les générations qui peuvent se briser.
- Je l’utilise pour sa capacité à être translucide, et donc laisser voir sans tout dévoiler pour autant.
