C’est ainsi que j’ai réalisé des sculptures qui permettent de protéger, de préserver du temps. Ainsi j’ai recours à l’image de la fourmi pot de miel qui sert de “boîte de conserve” vivante. En outre ces réservoirs de stockage vivants jouent au sein de mon projet ce rôle de réceptacle de signifiant, de représentation, de mémoire, de sentiment. Ces enveloppes protectrices à l’image de poches plascentiques renferment des saynètes réalisées à partir de fragments mémoriels de l’enfance, ma volonté étant de provoquer la mémoire chez le regardeur.
Mon travail dans ce projet se trouve en corrélation directe avec celui d’une fourmi ; en effet j’ai recours comme elle à des matériaux dérisoires, je collecte des fragments récupérés deci delà, des presque rien. Leur accumulation, leur prolifération est à l’image du monde des insectes qui grouille comme peut l’être le monde des souvenirs. En outre il s’agit d’une activité compulsive longue et minutieuse. Ces saynètes fragiles issues d’une mémoire elle même fragile mettent en lumière cette angoisse de la disparition qui hante chaque souvenir, chaque chose, chaque être.
Le fait même de vouloir conserver ces vestiges de l’enfance m’amène à l’idée que ces fragments sans valeur apparente sont cependant dotés de charge affective, ils sont porteurs d’un certain pouvoir (au moins celui de réanimer la mémoire). En ce sens ces fragments permettent une résurrection de la mémoire. Je rapproche mes objets fourmis des reliques contemporaines, elles aussi chargées d’affect. Ces reliques "présentifient" un invisible, elles rendent visibles et palpables des choses vouées à la disparition. Elles sont des objets de mémoire tissant des liens entre passé et présent.
Conservation
Les fourmis que j’ai utilisées sont d’une espèce qui a la particularité de pouvoir stocker. Tels des réservoirs vivants elles conservent un mélange qui leur est vital dans les périodes de sécheresse, en cas de crise. Ainsi j’ai recours à cet insecte pour cette capacité à conserver, à préserver quelque chose dans un état constant. Toutefois cet “état constant” a quand même une fin, la mort de la fourmi. Il en va de même pour la mémoire qui elle aussi est un phénomène de conservation des souvenirs. Tout peut disparaître, révélant ainsi la fragilité de la mémoire. Ainsi mon travail apparaît comme une sauvegarde de mon disque dur interne qu’est ma mémoire. La mise en image rendant perceptible ses souvenirs déjà disparus une première fois participe à cette conservation. Ainsi placés dans ces enveloppes, ces réceptacles de mémoire, les souvenirs ne peuvent plus disparaître. Le verre piège la mémoire, figeant le passé. Enfermée dans cet espace, prisonnière, ma mémoire est remise au verre, elle est dépendante de ses capacités à la protéger ou à la faire disparaître, en se brisant.
La relique contemporaine
Mon travail autour des souvenirs, des fragments comportant une grande charge affective, m’a rapprochée de l’univers de la relique. En effet ces objets sans valeur apparente sont dotés d’un pouvoir évocateur et donc déclencheur d’émotions. Je leur accorde des forces particulières. Ces vestiges rendent palpable l’invisible.
Ils sont à l’image des sémiophores, objets sans utilité représentant un invisible, un souvenir doté d’une signification. Reliques contemporaines, ces objets peuvent être vus à défaut d’être racontés.
Ces objets de mémoire à caractère intime mettent en forme une expérience à la fois singulière et collective, ma volonté étant de provoquer chez le spectateur la résurrection de ses déchets mémoriels.
