Le projet proposé montre le graffiti comme un monde à part, très égoïste, vu mais non compris, où un réseau qui agit dans l’anonymat par la bombe aérosol s’est enraciné géographiquement dans sa ville. Le projet parle du graffiti comme un tout indissociable.
Le graffiti occupe l'espace public. Symboliquement d'une part, constituant une forme de privatisation de l'espace public, à travers l'expression d'un nom. Derrière le graffiti se cache une personne singulière, qui se donne à voir dans l'espace public, à travers sa signature (quoi de plus personnel qu'une signature d'ailleurs ?), et physiquement d'autre part, sous forme d''agression chimique' pour le support qu'il recouvre, il cherche à occuper visuellement l'espace urbain notamment par sa quantité. Il utilise la répétition pour une meilleure appropriation. Le graffiti est par définition visible, omniprésent, il a envahi nos villes, a pris possession de nos murs qui sont pour nous à la fois protection et cloisonnement.
Cependant cette occupation de l'espace public constitue également une fuite puisque d'une part l'auteur cherche à se rendre visible tout en restant inconnu par l'utilisation d'un pseudonyme, et d'autre part il n'en revendique pas la cause. Cette discipline demeure notamment pour cette raison insaisissable pour son observateur.
La rue est un espace à considérer comme un espace infini, multiple, toujours à découvrir, où la pratique du graffiti permet de s'enraciner géographiquement dans sa ville. Espace à découvrir, donc espace où tout peut arriver. La recherche d'adrénaline est justement une des motivations majeures du pratiquant.
Le graffiti tel qu'il est pratiqué dans nos rues est peut être plus une performance qu'une œuvre picturale. En effet sa qualité dépend plus du caractère visuel, risqué et inaccessible du lieu que sa qualité graphique, même si elle y participe. Leur non-reconnaissance dépend également du fait que leurs auteurs sont totalement indépendants. Or un artiste est tout sauf indépendant (dépend d'un public, d'un lieu où ses pièces peuvent être vues,...). De plus la pratique du graffiti est un délit. Il s'impose aux yeux des passants en transgressant une norme respectée de tous qui fonde notre organisation sociale : la propriété privée et la notion de bien public.
Le graffiti, contrairement à une œuvre d'art, est directement jugé mais jamais possédé.
La pratique légale et la pratique illégale seraient un tout indissociable où différentes techniques, recherches, émotions se développent dans l'une et l'autre et viennent se compléter. Cependant le public extérieur arrive-t-il à faire le lien entre une peinture placée au musée et une autre placée sous le pont d'une autoroute? La dynamique que l'on retrouve dans l'œuvre artistique vient de la situation dans laquelle se trouve l'auteur, la nuit, dehors, face à un mur.
Le mouvement graffiti fédère des individus d'origines très différentes. Le graffiti est une activité qui n'attire pas seulement les jeunes immigrés issus des banlieues, comme les représentations communes tendent à le faire croire, bien au contraire.
L'omniprésence du graffiti abolit les frontières et les ségrégations : il est la marque d'une errance dans le cadre de la sédentarité de l'homme occidental.
Cette activité procure à leurs auteurs le sentiment d'agir et réagir face à leur environnement. A travers un discours mêlant une éthique du comportement urbain et une esthétique propre au graffiti, les acteurs du mouvement renversent les points de vue : le graffiti devient signal de détresse pour un environnement en dégradation et une société d'exclusion (l'affichage publicitaire envahissant, la laideur architecturale où le gris domine, l'anonymat des couloirs du métro, l'exclusion des banlieues, l'omniprésence policière...). Les graffeurs donnent ainsi un aspect revendicatif à une pratique, qui, à première vue, ne revendique rien. Ils remplissent de sens des traces, qui, en elles-même, ne veulent rien dire. A travers cet argumentaire, le vandalisme graffique n'est plus gratuit mais devient nécessaire à leur milieu et justifié. Et c'est ce qui compte pour rendre visible une action dans le domaine public. Peu importe d'ailleurs si ce 'régime de justification' (au sens de Boltansky et Thévenot) est construit de toutes pièces : c'est en tout cas ce qui compte aux yeux des acteurs eux-mêmes
